P comme Philosophie

Anne-Françoise Schmid, Phillipe Petit, trans. Sylvia

from: PHILOSOPHIE, YouTube: abcpenser, 21 February 2017.

Phillipe Petit : Il semble bien que dans ton travail, de même qu'on dit parfois… pour le critiquer, « tout est philosophable », de même chez toi, on pourrait dire toutes les philosophies de… de Platon à, disons, à nos jours peuvent être utilisées à des fins X et hum, ta particularité, disons, tu n'en exclus aucune, si j'ai bien compris, tu n'en exclus aucune, alors est ce que… c'est un principe d'équivalence ? Est-ce que c'est, par rapport à la lettre P, par rapport à ton rapport à la philosophie, mais c'est un mauvais mot. Philosophie, comment tu attaques ce roc ?

 

Anne-Françoise Schmid : Alors je pratique la philosophie sans exclusion. Mais ça ne veut pas dire [que] je veux prendre n'importe quelle philosophie et la trouver équivalente. Sans exclusion, ça suppose qu'il y a, que j’admets, qu'il y a une multiplicité de droit des philosophies. C'est pas habituel de la philosophie classique, la philosophie classique forme des lignées de philosophie… hein, des lignées de philosophies qui permettent d'ancrer où d'implémenter la philosophie dans un certain contexte. Hein, ça, c'est, c'est… Une philosophie ne peut pas se passer de ça et je fais l'hypothèse avec cette non-exclusion : si, au lieu d'avoir un ou une lignée particulière, je prenais justement quelque chose de générique qui serait une multiplicité de droit, ça veut pas dire qu'elles sont équivalentes, si ce n'est peut-être au niveau transcendantal ou au niveau… mais du point de vue empirique qu'elle ne sait pas… elles ne le seront pas et d'ailleurs je ne pense pas qu’une philosophie isolée puisse s'appliquer au réel. Lorsque tu… donc tu vois, tu peux pas prendre une philosophie pour dire « je vais faire la démocratie », « je vais faire le fascisme », « je vais faire… », voilà, c'est… c'est, c'est, je vais pas, je vais pas donner comme… comme on dit. Maintenant dans l'accélérationisme, tu sais qu'il y a une tendance maintenant, Nick Land et cetera, non, non. Parce que justement le rapport que tu peux avoir de l’empirique où… suppose des couches de concepts philosophiques de philosophie différentes. Tu vois de te… de te… tu n'appliques pas simplement un… un… un concept philosophique sur le réel, tu vois. Donc au fond parler de cette équivalence… oui a un certain niveau abstrait ou au niveau transcendantal, un niveau de… d'une certaine technique philosophique. Oui mais cette technique n'est pas toute la philosophie. Dans… dans la technique philosophique complètes, il y a, il y a quelque chose de plus, il y a… il y a un travail des contraires, il y a un travail avec la multiplicité des philosophies, il y a… il y a… il y a le problème des rencontres entre les philosophies et on sait que ces rencontres ne sont pas du tout de l'ordre de l'équivalence. Les philosophes n'en disent rien. Spinoza et… et… et Leibniz peuvent se rencontrer. Ils ont dit rien. Russell et Bergson vont manger… vont manger dans le 5e arrondissement ensemble, ni l’un ni l'autre n'en dira quoi que ce soit. Et certainement se respectent-ils mais il y a pas de langage commun, donc c'est pas exactement des équivalences. Il y a pas de langage commun, c'est à dire que, au fond, pour comprendre ça, il faut chercher des notions qui sont quasiment en dernière instance, c'est à dire qu'ils soient défaites des notions avec lesquelles on les met immédiatement en contact. J'ai écrit récemment un texte sur la fidélité à la mémoire de Pierre Raymond. C'est un livre qui va paraître là, très… très bientôt chez… chez Kimé, qui a été organisé par Xavier Renou. Et j'ai choisi, j'ai… j'ai fait un texte qui s'appelle, L'obscur cogito de la fidélité et j'essaye de voir sous quelles conditions on peut parler de la fidélité sans parler de promesses, sans parler de… de… tu vois. Justes, qu'est-ce que c'est ça… cette notion active, comment est-ce qu'on peut faire ? Et si tu veux la… la non-exclusion de philosophie peut vraiment vous aider. Comme y'a pas une doctrine toutes faites, comme y a pas des… je défais d'abord les liens entre les concepts, c'est ce que j'ai fait aussi en épistémologie, j'ai regardé, j'ai essayé de chercher quelles étaient les hypothèses générales dans les épistémologies pour essayer de… de les défaire afin non pas pour les nier mais pour enrichir les chemins… qui permettait à la philosophie d'avoir quelques contacts avec les sciences.

 

Phillipe Petit : Est-ce que tu peux repréciser de façon peut être encore plus programmatique ? Quel usage tu fais de la philosophie dans ton travail ? Toujours sous la lettre P.

 

 

Anne-Françoise Schmid : Alors l'usage que je fais de la philosophie, c'est, c'est, c'est de créer des espaces. Créer des espaces qui sont pour les philosophies mais aussi pour d'autres choses. J'ai été beaucoup philosophe parmi les scientifiques, j'ai travaillé à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, à l'INSA de Lyon, à l'Ecole de Mines de Paris, j'ai été sur le terrain à l'INRA, et cetera. Ce sont toujours des milieux où j'étais philosophe dans un autre milieu. Et maintenant, je commence à vivre cela avec des artistes. Je suis maintenant philosophe avec des artistes, avec Benoît Maire qui a fait ce film, avec Alice Lucy Rekab, avec Robin Mackay, et… et avec Patricia Reed, et cetera, et cetera. Donc au fond, c'est pas, c'est pas au hasard, c'est que je mon travail philosophique consiste à construire des espaces où il y a une admiration pour toutes les philosophies. Moi, je suis-je… d'une certaine façon, moi je pense qu'on peut… qu'on ne peut créer que lorsqu'on a une sorte d'admiration. Je sais pas si toi tu serais d'accord là-dessus mais quand tu te mets à mépriser en disant « Foucault c'est petit machin, c'est… » voilà, c'est bien sûr, on est tous machin et truc hein, ça va de soi. Mais quand quelque chose advient, c'est une chose extraordinaire. Et là, Benoît Maire justement, avec qui je viens de faire un article, dit que le peintre, le travail du peintre, c'est pas seulement d'avoir de la colle, de la panne, de d'avoir de… de… du… du… du brun, de… de… du brun spécial, du bleu, des… des toutes sortes de pigments. C'est d'abord d'être le premier à reconnaître une peinture. La peinture vient de la reconnaissance du peintre. C'est tout à fait…

 

Phillipe Petit : En quel sens ?

 

Anne-François Schmid : En quel sens ? Parce que si tu veux, tu peux faire n'importe quelle chose là. Est-ce de la philosophie ? Est-ce de la peinture ? Est-ce juste de l'amitié ? Qui décide, ah ? Qu'est ce qui fait qu'une… qu'une peinture de Mantegna est une peinture de Mantegna ? Qu'est ce qui fait qu'une philosophie de Leibniz, c'est une philosophie de Leibniz ? Là… ça se repose… ça se repose à chaque fois : qui ? qui ? D'une façon je ne… je ne sais pas parce que je pense qu'il n'y a pas d'exemples de ça. Je pense que c'est pas par l'exemple qu'on doit, mais si tu veux y a quelque chose et au fond, le goût des philosophies, peut être que Kant avait… avait raison, peut-être qu'on peut… qu'on peut prendre par exemple, je dis bien par exemple le… l'idée de Kant, de la reconnaissance de la beauté des… des œuvres d'art, l'idée de son concept est importante, peut être que notre reconnaissance des philosophies… de la beauté de ces philosophies, de leur efficace, et cetera, est aussi de l'ordre du son concept.

 

Phillipe Petit : Alors ça me fait penser, tu vas le reprendre, à une phrase de Jean-Claude Milner, mais je sais même pas si c'est de lui, mais qu'importe ? Mais elle est en rapport avec ce que tu viens de dire : « Le meilleur livre, c'est celui qui n'est pas encore écrit. La meilleure peinture, c'est celle qui n'est pas encore peinte. »

 

Anne-Françoise Schmid (mécontent) : Mais là, tu nous donnes… tu nous donnes du Hegel.

 

Phillipe Petit : Alors est-ce que ça veut dire—

 

Anne-Françoise Schmid : Alors tu nous donnes de Hegel ? Il y a pas besoin. Non, il y a pas besoin, il y a besoin juste de…

 

Phillipe Petit : Reprendre la formule…

 

Anne-Françoise Schmid : Oui alors reprendre la formule, le meilleur livre serait celui qui n'est pas encore écrit, celui qui… celui qu'on désire toujours écrire, on voit… on voit… comprendre l'âge, on l'a pas encore écrit, on la donne la tête. Évidemment, il sort jamais. Bien sûr, il y a des livres qui sortent mais c'est jamais le livre idéal. Ce peut être une aide pour écrire, c'est possible. Mais ce que je proposais, c'était juste l'inverse.

 

Phillipe Petit : Réexpliques-la. L'inverse…

 

Anne-Françoise Schmid : Le peintre… le peintre, c'est lui qui dit, au moment où il fait sa peinture, ceci est de la peinture. C'est le premier qui dit ça. Pour la philosophie est ce qu'il y a quelque chose d'équivalent ? C'est pas simple parce que la reconnaissance entre philosophes ne se fait pas comme dans la peinture. Entre… l'histoire de la philosophie permet la reconnaissance des philosophies. Mais toi qui a beaucoup travaillé à… à… à sentir le… les atmosphères philosophiques et littéraires, tu sais très bien que cette reconnaissance, elle ne se fait pas comme ça parce que chacun ayant sa philosophie ne voit pas l'autre. C'est très, très difficile.

 

Phillipe Petit : Et est-ce que tu dirais que ton travail aide justement à ce qu'on puisse…

 

Anne-Françoise Schmid : D’une certaine façon si tu veux, ce que je fais, c'est que je sous-déterminent la philosophie par la multiplicité des philosophies. Je ne surdétermine pas, je la sous-détermine. C'est à dire que chaque philosophie a son importance et son mais… mais… ça permet de d'ajuster cette logique de non-exclusion, cette logique de combinaison conceptuel. Cette idée que l’empirique, on ne le voit qu'à travers des superpositions de concepts philosophiques d'origine différente ou si hétérogène. Tu vois, ça… c'est ça… c'est une… ça fait… ça fait partie de mon geste.

 

Phillipe Petit : Toujours au sein de la lettre P, il y a forcément un lien entre ce principe de non-exclusion et ta manière d'aborder l'interdisciplinarité ? Et…

 

Anne-Françoise Schmid : Oui, bien sûr. Simplement l'interdisciplinarité est une… est une… est une sorte d'intermédiaire, c'est pas le fond des choses. D'abord, l'interdisciplinarité, c'est une pratique. C'est une pratique qui… qui… qui rend compte des mots d'ordre, « vous devez travailler en interdisciplinarité », « maintenant, aucune discipline », et cetera et cetera. Alors effectivement, j'ai travaillé sur l'interdisciplinarité, en particulier sur le terrain à l'INRA. Et nous avons achevé un livre, Muriel Mambrini et moi, sur cette question-là. Mais nous avons traduit justement l'Interdiscipline dans le générique. Et dans le but suivant, pourquoi… pourquoi passer de… de l'Interdiscipline au générique, c'est que la grande difficulté en épistémologie, vraiment la grande, c'est que pratiquement toutes les épistémologies portent sur le passé, parfois le passé proche. « Ah, il y a 10 ans on a fait ça sur l'assimilation, on a… » et cetera. Mais si tu veux tout le langage qu'on a en épistémologie, c'est une épistémologie pour mettre en avant les… les choses passées et tu n'as pas d’épistémologie pour essayer de saisir ce qui est en train de se passer, voir ce qui va se passer. Épistémologie générique que nous formons ensemble, Muriel Mambrini et moi, a pour sous-titre Manuel pour les sciences futures, c'est à dire que nous transformons, nous nions pas l'épistémologie classiques, mais nous les transformons de telle sorte qu'elles soient aptes à être sur le terrain pour essayer de voir ce qui se passe, autrement que sociologiquement. Mais vraiment scientifiquement, épistémologiquement.

 

Phillipe Petit : Alors pour essayer de recadrer par rapport à la lettre p en quoi la philosophie te sert pour bâtir cette épistémologie générique ?

 

Anne-Françoise Schmid : Parce que oui, oui, alors le… le, la philosophie me sert à construire cette épistémologie générique parce que je me suis aperçu, justement avec la question de la non-exclusion, que le rapport d'une philosophie à l'autre n'était jamais simple. Si tu veux passer de Descartes à Leibniz ou de Leibniz à Descartes, tu passes évidemment par des moyens mathématiques, par des problèmes de notation, par des problèmes de mécanique, par des problèmes d'horloge, par des problèmes de droit, par des problèmes… et cetera qui tous sont très importants. Donc si tu veux, j'ai très… très vite fait l'hypothèse, et ça a organiser un peu tout mon travail sur Poincaré aussi, sur Russell aussi hein, j’édite… je suis une éditrice de Russell, sur ce… cette idée que la… les relations qu'on peut faire entre d'une philosophie à l'autre se font au travers de leur rapport à chacune aux scientifiques. Tu vois ? Maintenant, je fais aussi un peu comme ça vis-à-vis de l'art. Mais c'était, mais c'était vraiment de l'ordre de… de… et je me demandais même comment, comment une philosophie peut rendre interne des résultats, donc philosophiques, des résultats qui venaient de science ? Ah c'est… c'est… c'est pour cela que j'ai fait intervenir à un moment donné, de ce que j'ai fait, la notion de rhétorique, l'idée de rhétorique d'ailleurs qui revient aux… aux… à l'Ecole des Mines, on parle beaucoup de la rhétorique de Baltasar Gracián. Parce que la rhétorique de Baltasar Gracián a ceci de particulier par rapport à celle de Fontanier, de… de… de… du Marseille et cetera, de pouvoir qualifier les concepts. Et donc c'est… c'est plus intéressant pour une… pour une… une école d'ingénierie, d'être capable de déterminer un concept, ce que Gracián appelle Agudeza, c'est à dire juste la pointe… dans le… il y a… il y a une zone normale puis des zones…

Alors, justement deux philosophies, deux philosophes créateurs ils se rencontrent. Les mots de Derrida au Collège international de philosophie, présente à Laruelle et qui dit « que dit Laruelle que je n'ai déjà dit ? ». C'est pas une impolitesse ? C'est une façon de se situer comme philosophe, pas comme non-philosophe, c'est sûr. Le non… le non-philosophe est aussi une façon de lutter le contre. C'est… c'est, c'est, c'est assez important je pense. Et sous-déterminer les philosophies par la multiplicité des philosophies permet justement de libérer un peu ça. Je peux pas tout connaître. Toi, t'as lu Patočka, moi j'ai pas lu, j'ai pas mais je veux pas dire du mal de Patočka du fait que je l'ai pas lu… j'ai pas… Mais comment dire ? Il y a une… une attitude d'ouverture qui sait que… je sais qu'il y a des philosophes. Je ne vais pas fermer cela. Je… il y a une sorte de générique de multiplicité des philosophies qui est aussi une sorte d’accueil. Une sorte d'accueil dans la non-exclusion. Donc mon travail en philosophie, c'est effectivement de créer des espaces. Et alors justement, dans ce rapport aux sciences hein, le… les deux philosophies peuvent se rencontrer si elle, si elle passe par… par autre chose. Derrida avec la linguistique ou l’anthropologie et cetera, et cetera. Si elle passe par autre chose; Kant, la mécanique, Platon, la politique, Laruelle, la quantique et cetera, et cetera, on peut décomposer la philosophie chaque fois en voyant ce point qui pourrait devenir un point d'extériorité qui met en… en évidence… en évidence la… la philosophie et les… et mettre en rapport les philosophies par justement le fait qu'elles ont malgré tout un point d'extériorité.

 

Phillipe Petit : Cette juste un point, cet sous-détermination, elle empêche en quelque sorte l'équivalence entre être et penser. Et elle empêche presque le fait de dire, « tiens, je suis spinoziste », « tiens, je suis nietzschéen », « tiens, je vais faire… » il y a pas de…. Alors ça veut pas dire que les philosophies sont des boîtes à outils pour toi. Non, c'est pas ça l'idée, mais cette sous-détermination, elle est ce qu'elle empêche le fait qu’il y a des philosophies ou une philosophie qui va un peu plus augmenter ton travail de penser ou pas ?

 

Anne-Françoise Schmid : O sûrement, c'est tout à fait possible bien entendu. Bien entendu, ça n'empêche pas le… le travail et l'apport. Je pense que la philosophie continue toujours. Ces… ces philosophies, pourront m'être très... très… très utiles et très amis, hein, c'est… c'est… mais j'ajoute cette posture-là

 

Phillipe Petit : Pourquoi ?

 

Anne-Françoise Schmid : Pourquoi ? Parce qu’au fond, j'ai très vite eu conscience que, quand j'écrivais en philosophie il y a d'autres gens qui écrivent en philosophie avec des hypothèses différentes, des hypothèses parfois contraires, des hypothèses, et cetera. Et je me suis dit, comment prendre au sérieux cela dans l'écriture philosophique elle-même ? Plutôt que de me faire mon petit truc, il me dit au fond, comment est-ce que je peux prendre au sérieux ce problème ? Voilà, c'est c'est… c'est au fond ça, donc c'est toujours un engagement philosophique plutôt que de l'histoire de la philosophie, de l'histoire, de la philosophie, j'en ai fait. J'ai donc édité la plus grosse correspondance scientifique et politique de Russell… la plus grosse, elle est en français, d'ailleurs Russell savait très bien le Français. Mais c'est 700 pages quand même, hein, tu vois c'est… c'est pas un, c'est pas une petite chose pour ça il m'a fallu lire Cantor… enfin de lire les… les… les… les scientifiques du temps, il m'a fallu lire les… les philosophes du temps, il m'a fallu et cetera. Donc j'ai fait un travail d’historienne, éditrice ça, mais au fond, ça, ce sont les gammes, ce sont des gammes d'une certaine façon qui permettent d'assurer une façon de pouvoir m'engager avec quelque sécurité. Tu vois, c'est… c'est… c'est dans les concepts philosophiques.